Les vertus du virtuel

Séparer les termes virtuel et irréel permet de comprendre que le virtuel est agissant et peut avoir des conséquences dans la vie réelle. Ce qui se produit dans une communauté virtuelle a des retombées qui sont bien tangibles. Par conséquent faire entrer quelque chose dans un processus de virtualisation ne le déréalise en aucun cas. On ne fait que lui donner un autre mode d’être et la possibilité de s’actualiser encore autrement.

Pendant quatre siècles, virtuel est resté vertueux : attesté dès 1150, virtualis, désignait en bas latin «ce qui reste potentiel» et dérivait du latin classique virtus, «force et puissance», «la vertu». L'essor de la science moderne, au XVIIIe siècle, le vit utilisé en mécanique, puis en optique, dans son sens classique. Mais qui dit optique dit image, et là, les choses commencèrent à s'altérer.
En 1858, apparut la notion d'image virtuelle, qui signifie en gros «image qui semble se trouver là où elle ne devrait pas être». Le virtuel allait signifier désormais deux choses à la fois :

1) ce qui ne s'est pas encore concrétisé dans un fait tangible et

2) ce qui relève de l'illusion construite par un dispositif.

Ainsi, la «réalité virtuelle» désigne depuis la fin des années 80 les procédés de vision d'images numériques en 3D qui tentent d'immerger le spectateur dans l'illusion de la réalité. L'adjectif s'est mis à rivaliser avec interactif, cyber ou multimédia, pour désigner notamment tout ce qui est numérisé et développé autour de l'Internet.
Désormais plus du tout vertueux, «virtuel», selon la formulation de Pierre Lévy, est ce qui «possède toutes les conditions essentielles à son actualisation». Synonyme de «potentiel, en puissance»; antonyme de «actuel».

En philosophie est virtuel ce qui existe en puissance et non en acte. Le virtuel tend à s’actualiser, sans être passé cependant à la concrétisation effective ou formelle. Il appelle à un processus de résolution : l’actualisation.
L’actualisation apparaît alors comme une solution qui n’était pas contenue à l’avance dans l’énoncé. L’actualisation est création. Si on prend l'exemple d’un arbre, l’arbre est virtuellement présent dans la graine, dont il constitue l'actualisation. Mais la forme de l’arbre n’est pas complètement déterminée par la graine. D’autres facteurs entrent en jeu : le terrain, le climat, etc.
Le phénomène inverse à l’actualisation est la virtualisation. L’actualisation allait d’un problème à une solution. La virtualisation passe d’une solution donnée à un autre problème.

Lorsqu’une personne, une collectivité, un acte, une information se virtualisent, ils se mettent «hors-là», ils se déterritorialisent. Ils ne recoupent l’espace-temps classique que ça et là, en échappant aux impossibilités «réalistes» que sont l'ubiquité, la simultanéité, la distribution éclatée.